COLD CASE : « affaire froide », soit une enquĂȘte criminelle non Ă©lucidĂ©e qui n'a pas Ă©tĂ© rĂ©solue aprĂšs un dĂ©lai prolongĂ©. « Câest le cas de lâaffaire Ămile qui coche toutes les cases pour ĂȘtre transfĂ©rĂ©e Ă Nanterre », avance Jacques Dallest, ancien procureur gĂ©nĂ©ral et auteur du livre « MĂ©moire Criminelle, Les confidences dâun magistrat », aux Ă©ditions Mareuil. « Nanterre », câest lâabrĂ©viation judiciaire et journalistique pour qualifier le « pĂŽle Cold Case », fondĂ© en 2022, entre autres par Jacques Dallest. LâintĂ©ressĂ© nâaime pas cette dĂ©finition. « Cold Case fait penser Ă un dossier froid et enterrĂ©. Câest amĂ©ricain avec des rĂšgles de Droit diffĂ©rentes des nĂŽtres. Je prĂ©fĂšre la notion de « crime non Ă©lucidĂ© », câest-Ă -dire une affaire en cours qui nâest pas rĂ©solue », dĂ©taille celui qui fut aussi juge dâinstruction dans sa carriĂšre. Le pĂŽle de Nanterre est donc composĂ© de magistrats capables de travailler uniquement sur des crimes dont les auteurs ne sont pas identifiĂ©s.
L'affaire Ămile coche toutes les cases
Trois critĂšres sont nĂ©cessaires pour quâune affaire soit considĂ©rĂ©e comme un crime non-Ă©lucidĂ©. Premier critĂšre : le temps. Le crime ne doit pas ĂȘtre Ă©lucidĂ© au bout de 18 mois. DeuxiĂšme critĂšre : lâaffaire doit ĂȘtre criminelle. Sont rĂ©cupĂ©rĂ©s par Nanterre les meurtres, les assassinats, les viols ou les enlĂšvements et sĂ©questrations. Les « simples » disparitions inquiĂ©tantes ne sont donc pas du ressort du pĂŽle Cold Case. TroisiĂšme critĂšre : lâaffaire doit ĂȘtre complexe, sans quâun auteur potentiel soit identifiĂ©, en fuite ou mis en examen. Câest pour cette raison que Nanterre ne peut se saisir des affaires Dupont de LigonnĂšs ou GrĂ©gory. « Lâaffaire Ămile rĂ©pond aujourdâhui aux trois critĂšres et un regard neuf doit ĂȘtre apportĂ© », insiste Jacques Dallest. Il y voit plusieurs intĂ©rĂȘts, Ă commencer par « la mise Ă distance dâune telle affaire. » Lâancien magistrat dĂ©veloppe. « Nanterre nâaurait pas dâapriori, ce qui est forcĂ©ment le cas des magistrats et enquĂȘteurs locaux. Lâaffaire Emile mĂ©rite un regard neutre, sans effet tunnel ou biais cognitifs. Dans cette affaire, il y a un tas de possibilitĂ©s. » Si la demande de dĂ©paysement peut venir directement du procureur dâAix-en-Provence, câest surtout les parties civiles, parents, grands-parents et proches dâĂmile, qui peuvent en faire directement la demande. Aucun des avocats contactĂ©s nâa souhaitĂ© donner la position de son client, sauf maĂźtre Margaux-Marie Bayle, qui ne ferme pas cette porte. « Toutes les mesures qui peuvent ĂȘtre prises pour que lâenquĂȘte reste active sont les bienvenues car le besoin de rĂ©ponse est toujours prĂ©sent. », dĂ©clare lâavocate de Maximin Vedovini.
"Le dossier n'est pas froid"
Au cĆur de lâenquĂȘte, la position de Jacques Dallest et de certaines parties civiles fait grincer des dents. L'option Nanterre n'est pas d'actualitĂ©. « Pourquoi voulez-vous un dĂ©paysement ? Le dossier nâest pas « froid ». Au contraire, il est « chaud » et les investigations se poursuivent », sâirrite une source en premiĂšre ligne dans ce dossier. Une autre, informĂ©e du calendrier judiciaire, confirme. « Cela se prĂ©cise », avance-t-elle avec un rĂ©el espoir de voir la vĂ©ritĂ© se manifester bientĂŽt. Cette source connaĂźt nĂ©anmoins lâextrĂȘme complexitĂ© du dossier, affaibli par le manque de preuves irrĂ©futables. « La suite logique, si toutes les analyses et expertises mĂ©dico-lĂ©gales ne donnent rien, câest un changement de directeur dâenquĂȘte afin dâinsuffler une nouvelle dynamique dans cette affaire. Cela nâenlĂšve rien au travail incroyable qui a Ă©tĂ© fait par lâĂ©quipe en place. Ils continuent de bosser fort », expose un gendarme. Jacques Dallest a un avis tranchĂ© sur la question. « Continuer Ă travailler sur un dossier non-Ă©lucidĂ© nâest pas un argument suffisant pour ne pas le voir partir Ă Nanterre. Nâoublions pas quâune affaire nâappartient Ă personne. Il faut mettre les ego et les susceptibilitĂ©s de cĂŽtĂ©. Ceux qui disent que lâaffaire Ămile nâest pas un Cold Case font fausse route. Câest Ă©videmment un Cold Case, suffisamment rĂ©cent mais ce crime nâest pas rĂ©solu. » Sa crainte aujourdâhui ? Que Nanterre soit saisi trop tard. « Le pĂŽle a pris des dossiers trĂšs anciens mais des affaires plus rĂ©centes ont plus de chances dâĂȘtre Ă©lucidĂ©es. A terme, je pense que ce dossier ira Ă Nanterre. Alors, autant le faire tout de suite. » Sans balayer dâun revers de main la proposition de Jacques Dallest, une source de premier plan dans lâaffaire rappelle cette vĂ©ritĂ© : « Nâoublions pas que tout a Ă©tĂ© fait Ă Aix et que le pĂŽle criminel connaĂźt parfaitement le dossier. Il est peut-ĂȘtre le plus Ă mĂȘme de rĂ©soudre lâĂ©nigme. »
Un taux de réussite négligeable
Face Ă la complexitĂ© de lâaffaire Ămile et sâil venait Ă ĂȘtre saisi, le pĂŽle Cold Case pourrait-il Ă©chouer ? « Oui », rĂ©pond Jacques Dallest sans ambiguĂŻtĂ©. « Nanterre a 135 affaires en cours et seulement une quinzaine dâaffaires ont vu des mis en causes impliquĂ©s. Le pourcentage est modeste mais câest logique car certains dossiers sont insortables. Il nây a donc aucune garantie de rĂ©ussite mais une garantie de distance et de disponibilitĂ©. Depuis quatre ans, nous avons un pĂŽle de justice spĂ©cialisĂ© avec des gens dont tout le temps est consacrĂ© Ă cela. Les juges dâAix-en-Provence ont un nombre de dossiers important et ne peuvent pas en faire autant. Ce nouveau regard de magistrats plus expĂ©rimentĂ©s ne peut quâĂȘtre bĂ©nĂ©fique. »
Valentin Doyen